Entreprises Inspirées – Contaminations positives

Entreprises inspirées ?

L’histoire commence avec une contribution à un programme de recherche international. Le « Fowler Center for Business as an Agent for World Benefit » s’intéresse à la manière dont les entreprises inspirées peuvent créer de la prospérité tout en nourrissant les systèmes humains et naturels. Selon David Cooperrider, qui contribue activement à ces recherches :

« il s’agit d’établir une relation d’une valeur exceptionnelle avec les parties prenantes – clients, employés, communautés et la biosphère – pour créer un avantage commercial sans précédent et durable. »

D. Cooperrider a co-développé avec Suresh Srivastva à partir de 1987 la théorie et la méthode de l’Appreciative Inquiry. Avec Ronald Fry, autre éminent co-fondateur de cette approche, et l’IFAI, nous contribuons au programme de recherche du Fowler Institute. Comment ? Justement par des interviews de personnes susceptibles d’être des « Agents for World Benefit », des patrons d’entreprises inspirées. C’est l’occasion de rencontrer des entreprises qui explorent des manières différentes de faire du business, de décider, … autrement dit : d’absorber la complexité.
Les profils seront très différents, probablement ambitieux, passionnés, curieux, créatifs, inspirants, courageux… Parfois peut-être en même temps légèrement orgueilleux, paternalistes, vaguement narcissiques ou mégalomanes. Notre parti-pris est d’explorer, d’apprécier, dans chacune de ces expériences, le meilleur de ce qui est. Parce que c’est là que résident les germes les plus fertiles de changements. Et de ne pas publier quand il nous semble (à tort ou à raison) que le discours apparaît ou risque d’être trop éloigné des actes.

Lutter contre le gâchis

Notre premier invité est Damien Thouvenin, patron de la société Goood! à Paris.
Philippe Brière : Créer de la prospérité tout en nourrissant les systèmes humains et naturels, est-ce que tu considères que cette définition te correspond ?

« Tout part d’un intense sentiment de gâchis »

Damien Thouvenin : Pour répondre, il faut « rembobiner » un peu, que je te raconte les circonstances de la création de Goood! et le parcours entre-temps. En 2000, je rejoins une société de conseil en organisation qui a développé un département technologique pour accompagner par le numérique la transformation des entreprises agroalimentaires. Le patron est visionnaire mais son entreprise est extrêmement mal gérée. En fait, il est mythomane, ce qui est génial pour vendre (il est toujours convaincu) mais les conséquences sur le fonctionnement de l’organisation sont terribles. La boîte se ment à elle-même : le « verbe » a plus d’importance que le « faire ». Les membres du CODIR se trouvent tout plus ou moins affectés par un syndrome d’imposture et se comportent comme si le patron leur intimait par son attitude « ne me dites pas ce qui ne va pas bien ». Au résultat, l’entreprise est liquidée et je garde de cette expérience le souvenir d’un immense gâchis.
Quand nous créons notre propre structure (qui deviendra Goood! en 2016), nous rejoignons le CJD pour être moins seuls et apprendre un peu notre métier de « patron ». Ce réseau a été créé en 1938 par Jean Mersch, pour contribuer à changer la manière dont l’entreprise interagit avec ce qu’aujourd’hui nous appelons les parties prenantes, salariés, actionnaires, familles, territoires, société. C’est une influence importante pour moi, cette préoccupation de la performance globale, de mettre l’économie au service de l’homme.

« Du Macron avant l’heure, de la vraie pensée complexe »

Et, quand avec Ludovic nous démarrons, nous n’avons pas vraiment de vision business mais une envie : ne pas reproduire le gâchis que nous avons vécu. Après un an, nous faisons le point : nous voulons devenir « l’entreprise du ET ». C’est du Macron avant l’heure. On lui reproche ses « et en même temps » mais, moi, j’aime bien parce que c’est ça, la vraie pensée complexe : passer du OU au ET. Être à la fois rentables, apporter de la valeur à nos clients ET apporter de la valeur aux collaborateurs. Nous voulons produire plus de valeur que nous en capturons. Le modèle des SSII capture de la valeur mais n’en crée pas. Quand je prends en charge le recrutement et la formation d’un consultant, je ne crée pas de la valeur, c’est juste un déplacement du coût correspondant du client vers la SSII. Dans une organisation en chaîne de valeur, comment faire pour apporter plus de valeur aux clients ET en même temps aux salariés ? Déjà en ne gâchant pas les compétences et le potentiel du salarié ! C’est ainsi que nous avons déterminé nos cinq ambitions :

    1. Développer, dans chacune de nos interventions une valeur ajoutée distinctive, spécifique et perceptible par nos clients, et veiller à toujours apporter plus de valeur que nous n’en capturons.
    2. Devenir une entreprise apprenante : créer les conditions qui permettent à nos coéquipiers de grandir en compétences et en responsabilités, et grandir avec eux.
    3. Démontrer l’efficacité et la pertinence de notre modèle, et sécuriser notre indépendance, par une rentabilité exceptionnelle.
    4. Penser et agir en acteur responsable et militant de notre environnement pour développer durablement l’écosystème dans lequel nous évoluons et qui nous nourrit
    5. Questionner sans relâche le statu quo. Rêver, expérimenter avec audace, apprendre et partager les modes de travail, d’organisation et de gouvernance qui servent notre projet.

Liberté utile

PB : à quoi est-ce que tu apportes le plus de valeur, personnellement, dans la vie et dans le travail ?

« La liberté n’a vraiment de sens que si c’est pour faire des choses utiles »

DT : Il y a plusieurs manières de répondre à cette question selon qu’on parle des sujets ou de la façon de les aborder… Je dirais que c’est d’abord l’utilité, l’impact. Et ensuite la liberté. La liberté est quelque chose de vital pour moi. Mais la liberté n’a pas vraiment de sens si c’est pour faire des choses inutiles. Alors que c’est acceptable de me sentir moins libre si c’est pour faire des choses qui ont du sens.
PB : Quelles sont tes réalisations récentes, quelle était l’intention et qu’est-ce qui en est sorti, quel impact ?
DT : Hmm, je repense à deux missions récentes, dans lesquelles j’ai le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait, mais dont les résultats ont été mis à la poubelle, c’est déprimant. Heureusement qu’il y a aussi des missions qui ont un vrai impact.

Redonner du sens au travail

PB : Est-ce que tu peux nous raconter un moment, un souvenir marquant parce qu’il a conduit à un impact positif pour les affaires et pour les personnes…

« En 18 ans de boîte, enfin ce que je fais prend vraiment du sens ! »

DT : Deux en fait. Le premier concerne un client dont le CODIR souhaitait clarifier la vision de l’entreprise. Le client m’a fait entièrement confiance pour monter un séminaire de deux jours en théorie U. Trois ans plus tard, ils sont toujours drivés par cette vision. C’était catalysant, profondément utile. Mais surtout, dans un cercle de parole, à la fin du séminaire, je me souviens d’une dame qui a pris la parole pour dire que c’était la première fois qu’on écoutait vraiment ce qu’elle dit, ce qu’elle pense, en 20 ans. Et aujourd’hui tu vois, il y a toujours de l’émotion quand j’en parle. Le deuxième souvenir date de 2011. La demande du client, un grand industriel sur le déclin, est de mettre en place Scrum. Et dès le début nous constatons des freins, des résistances, des tensions fortes. Le site de cet ancien fleuron de l’industrie française, en est à son deuxième PSE en deux ans et à son troisième plan stratégique… En trois semaines, nous menons 110 entretiens individuels. Et nous constatons un très grand attachement des salariés à l’entreprise mais aussi que tout le monde est désabusé, plus personne n’y croit, au fond. Nous introduisons le pilotage par la valeur et nous travaillons à réduire les silos. Les équipes sont regroupées en « feature teams » (radio, appels d’urgence, etc.). Elles commencent à produire et à démontrer devant les autres équipes ce qu’elles ont produit. Petit à petit chacun se met à croire que le succès est possible et la dynamique s’enclenche. A la fin de la mission, une personne nous dit « Merci, en 18 ans de boîte, enfin ce que je fais prend vraiment du sens ! ».

Accepter de ne pas savoir

PB : Quelle a été ta contribution personnelle dans ces réussites ?

«  Accepter ma propre vulnérabilité »

DT : Je pense à une mission pour une organisation, une association, qui n’a pas de structure de financement de long terme et ne recrute qu’en CDD, en fonction des projets. Cette précarité constante cause énormément de souffrance au travail et c’est un des sujets brûlants auquel je choisis de m’attaquer. Pourtant tout le monde, y-compris la direction, me le déconseille, car c’est un sujet sensible et auquel ils n’ont pas trouvé de réponses. Je pose sur la table l’impossibilité de pérenniser les emplois, la difficulté des dirigeants qui aimeraient bien pouvoir le faire mais n’ont pas de solutions, et ma propre analyse que le problème – si on le traite sous l’angle de la pérennisation des postes, est insoluble. J’invite alors les salariés à prendre le problème à l’envers et à réfléchir, avec moi, à ce que cette structure peut quand même leur apporter, puisque ce ne sera pas un emploi durable, ni un salaire élevé. Et nous faisons sortir de cette manière une vérité actionnable et pragmatique qui permettrait de moins gâcher le potentiel de l’organisation. Pour répondre à la question, pour faire ce genre de choses, je crois que ce que j’apporte c’est l’acceptation de ma propre vulnérabilité, du fait que je ne sais pas, je n’ai pas la réponse. D’ailleurs c’est plus difficile à faire en interne, quand il s’agit de ma propre entreprise. Je m’y inflige une sorte d’obligation de résultat, en tant que fondateur, qui parfois étouffe.
PB : Et qu’est-ce qui, au fond, la source de cette capacité à accepter ta propre vulnérabilité. Quelque chose comme de l’humilité, le courage ?
DT : non, je ne crois pas…
PB : Alors essayons d’explorer quelques forces qui sont à l’œuvre. Une force c’est quelque chose qu’on active quand on fait les choses avec efficacité, facilité et plaisir.

« Authenticité, optimisme, savoir expliquer »

…Nous passons en mode atelier. Et voici le résumé en images des forces de Damien :
DT : Permettre aux personnes de retrouver l’énergie de faire ce qu’ils font si cela a du sens pour eux. Travailler avec les gens sur leur rapport au travail. Bien entendu, ça me ferait chier d’aider des fabricants d’armes ou de cigarettes à le faire bien. Et en même temps, je ne veux pas m’ériger en juge moral, en gardien de la vérité. Par exemple un de nos clients exploite des centrales à charbon, mais en même temps ils arrêtent le nucléaire. Qui suis-je pour juger de ce qui compte le plus ?

La nouvelle façon de faire du business

PB : Quels seraient tes vœux pour que des moments positifs comme ceux que tu as racontés soient plus fréquents ?

« Les sociétés basées sur la réussite individuelle et dans laquelle la possession ou la consommation de produits à la mode est le symbole de réussite vivent leurs derniers moments »

DT : Mais ce sera le cas ! On retrouve mon optimisme, et en même temps, ce que nous faisons, je crois vraiment que c’est en train de devenir la façon normale de faire les choses. Ce que le modèle de la spirale dynamique appelle le niveau orange des sociétés, basées sur la réussite individuelle et dans laquelle la possession ou la consommation de produits à la mode est le symbole de réussite. Je ne sais pas ce qui va les remplacer, mais… si je devais formuler un vœu, ce serait d’arriver le plus possible à transmettre ce choix d’être authentique. Que des personnes qui ne nous connaissent même pas fassent appel à nous pour cette capacité de décentrage, cette capacité à dire « nous comprenons votre demande, mais ce n’est pas exactement sur ça que nous vous proposons de travailler ». Et je formule aussi le vœu que nous fassions tâche d’huile, c’est la troisième de nos ambitions : démontrer la pertinence de notre modèle.

En quête de contaminations positives

PB : Quels sont tes projets aujourd’hui ?

« Contribuer à une contamination positive ! »

DT : Tout d’abord, voudrais créer une communauté d’entreprises qui cherchent à évoluer, à créer un cadre d’autonomie responsable. Le MOM21 était censé répondre à ce besoin, mais ce , mais ce n’est pas ce que j’y trouve aujourd’hui. Je vais donc initier une démarche avec quelques amis. Je voudrais également lancer une initiative pour faire bouger le système de l’Éducation Nationale. Beaucoup d’enseignants se résignent, et en même temps il y a de nombreuses initiatives, des enseignants qui prennent sur leur temps libre pour se former et expérimenter des méthodes différentes. Je voudrais créer une association qui donne aux enseignants innovants la possibilité d’innover, des bourses, peut-être un Agile France de l’éducation innovante.
En résumé, aider ceux qui font des trucs intéressants à rayonner plus, et ainsi contribuer à une contamination positive !
Vous connaissez des entreprises inspirées ? Faites-nous signe, mettez-nous en relation, nous nous ferons un plaisir de les rencontrer.
Vous voulez passer un cap dans votre organisation, engager des changements en souplesse et en profondeur ? Envoyez un mail à contact@mutatis.io, ou visitez mutatis.io. 
Mutatis est un cabinet de conseil en organisation, coaching et conduite du changement. 

 

Vous voulez en savoir plus sur l’Appreciative Inquiry, visitez le site ami de l’IFAI (ifai-appreciativeinquiry.com) :


A propos de l’étude :

Une pensée sur “Entreprises Inspirées – Contaminations positives

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